vendredi 1 février 2013

« Ce petit bout de femme »...

« Ce petit bout de femme... » : les mots n’étant ni neutres ni innocents, voilà qui donne d’emblée une idée intéressante de la manière dont Mme Françoise Fressoz, dans son éditorial du « Monde » du 30 janvier dernier, perçoit la Garde des Sceaux, ministre de la Justice, Christiane Taubira.

Le « petit bout de femme » aurait, selon la journaliste, commis une « bourde ».

Si j’ai bien compris, ladite « bourde » est une circulaire visant à régler le cas des « fantômes de la République », ces enfants conçus à l’étranger par gestation pour autrui et auxquels on refuse la nationalité française, alors qu’ils possèdent un parent français. Cette circulaire, qui demande aux tribunaux de ne plus refuser la délivrance de certificats de nationalité française au seul motif qu'ils concernent des enfants nés à l’étranger de mère porteuse, permet de sortir une quarantaine d’enfants, tout au plus, d’un no man’s land juridique.

En quoi la volonté de régler le problème connu et ancien de ces enfants, ne jouissant ni de reconnaissance ni de statut, est-elle une bourde ? Et qu’a donc à voir au juste le texte de cette circulaire avec le débat parlementaire sur le mariage pour tous ?

C’est pourtant cela qui a donné à l’opposition de droite l’occasion de prendre immédiatement une peu honorable revanche sur celle qui avait su, la veille, lui river son clou en même temps qu’elle soulevait d’enthousiasme la majorité.

En moins d’une demi-heure, Christiane Taubira, femme noire, issue d’un département d’outre-mer, avait balayé les doutes, la forme épousant le fond ; avec brio, elle était devenue le symbole d’un gouvernement qui, à la bonne heure, assumait ses choix : « Nous sommes fiers de ce que nous faisons ! » Je n’oublierai pas ces images de la ministre, à la tribune, parlant sans notes, sourire aux lèvres, main levée vers les vociférateurs du camp adverse. C’était la France des Lumières qui s’exprimait par sa voix, en un discours magistral que l’UMP Christian Jacob – arbitre des élégances et des éloquences quelque peu inattendu – aura cru pouvoir qualifier de « sans talent ».

« Qu’est-ce que le mariage homosexuel va enlever au mariage hétérosexuel ? », avait-elle lancé, poursuivant : « Nous parlons d’hypocrisie pour ceux qui refusent de voir ces familles homosexuelles et nous parlons d’égoïsme pour ceux qui s’imaginent qu’une institution de la République pourrait être réservée à une catégorie de citoyens » ; concluant à propos de la légitimité des couples du même sexe : « Vos enfants et vos petits-enfants les incluent déjà et vous serez bien mal à l’aise lorsqu’ils découvriront le compte-rendu de vos débats. »

Christiane Taubira doit à présent affronter la machine à mensonges et à falsifications de MM. Copé et Wauquiez, ce dernier ayant consacré 20 des 30 minutes de son intervention sur le mariage pour tous à la fameuse « circulaire » (que d’énergie, vraiment, que de véhémence, pour empêcher de devenir français 40 enfants qui n’en peuvent mais !). Personnellement, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un Garde des Sceaux attaqué aussi brutalement. La campagne de dénigrement et de désinformation dont la ministre est la cible de la part d’une droite malhonnête - et cela depuis les premières semaines de son installation Place Vendôme - n’est pas sans me rappeler certains moments du débat sur l’abolition de la peine de mort (mesure qui devait, selon certains précurseurs de l’UMP d’aujourd’hui, provoquer la décadence française et attirer sur le sol national les criminels de tout poil) ou sur celui sur l’interruption volontaire de grossesse, avec une Simone Veil au bord des larmes, ravalée par son propre camp au rang de faiseuse d’anges.

S’agissant de MM. Copé et Wauquiez, je m’interroge : pourquoi une telle médiocrité intellectuelle de la part de ces brillants sujets surdiplômés ? Pourquoi cet acharnement à blesser, à humilier ? Pourquoi ces mensonges ? « Votre circulaire c’est la porte ouverte aux mères porteuses et à une marchandisation des corps qui changera profondément notre société ! ». Allons, trêve de délires et de fantasmes !

Il se peut bien que Christiane Taubira soit dépourvue de sens tactique, au sens que lui donnent - j’en ai croisés plus qu’à mon tour - tant de politiciens professionnels, vieux crocodiles au cuir épais, calculateurs cyniques, manœuvriers de congrès ou d’assemblée. Est-ce une tare de défendre ses convictions avec franchise et sincérité ? Est-ce un crime de vouloir mettre fin à des situations inextricables, grevées de drames humains ?

Christiane Taubira place les valeurs républicaines au-dessus de toute considération égoïste ou mesquine ; comme elle a su se souvenir de Félix Eboué et de Gaston Monnerville ; la République retiendra son nom, quand elle aura sans doute oublié celui de ses contempteurs d’aujourd’hui. Restez comme vous êtes, Christiane Taubira ! Que cela plaise ou non, à droite, ou même à gauche ! Et continuez !

lundi 28 janvier 2013

L'école pour tous

Un maire a-t-il le droit de ne pas appliquer la loi républicaine dans sa commune ? Peut-il s’exonérer des engagements internationaux de la France en bafouant la Convention internationale des droits de l’enfant ? Peut-il ignorer une circulaire interministérielle ? Peut-il tenir tête à des injonctions croisées du ministère de l’Éducation nationale, de la préfecture, du délégué interministériel, du Défenseur des droits ?

« Des Roms scolarisés contre l’avis du maire »... L’autre jour, lorsque ce titre du « Figaro » m’est tombé sous les yeux, j’ai pensé que ces maires de droite étaient décidément incorrigibles.
Sept enfants roms ont donc fait leur rentrée le 15 janvier dernier dans une école primaire de Noisy-le-Grand (93). Inscription obtenue au forceps par un collectif de soutien, avec l’appui de l’Éducation nationale et de la direction académique de Créteil, mais au grand déplaisir du maire de la ville, avec lequel un bras de fer s'était engagé depuis la rentrée de septembre, le premier magistrat de la ville s’obstinant à ne tenir aucun compte des nouvelles circulaires de l’Éducation nationale destinées à favoriser la scolarisation des enfants roms et itinérants. Aussi a-t-il fini par recevoir une mise en demeure du Défenseur des droits. Dans ce courrier, Dominique Baudis rappelle le principe d’instruction obligatoire pour tous, inscrit dans tous les textes français, européens, ainsi que dans la Convention internationale des droits de l’enfant, « l'intérêt supérieur de l’enfant passant avant l’appréciation d’un maire ».
Il suffisait, disent les témoignages, de voir le regard enchanté de ces enfants, tous bien habillés et bardés de leurs cartables dénichés à Emmaüs, pour mesurer la fierté que représentait cette entrée à l’école. Ce qui n’a pas semblé émouvoir l’élu : « démarche non réglementaire ». Cynisme ? Duplicité ? Ces familles roms, vivant dans un bidonville, ne parvenaient pas à se faire domicilier par les services sociaux de la ville. Dès lors, « faute d’adresse », la municipalité ne pouvait inscrire les enfants à l’école. Cet argument, particulièrement spécieux, ne tient pas : seuls un document d’état civil et un certificat de vaccination sont indispensables pour l’inscription - obligatoire pour tous les enfants de 6 à 16 ans, y compris ceux issus de familles itinérantes et de langue étrangère. En outre, il est toujours allé de soi, dans la République française, que les enfants doivent être scolarisés à un endroit proche du lieu où ils vivent, fût-ce un bidonville. En réalité, selon le collectif de soutien, le maire aurait un « agenda caché », car il conduit un processus de transformation urbaine dans lequel les populations pauvres ne sont pas les bienvenues ; or, la remise ou la détention de certificats de scolarité peut freiner une expulsion.
Au fait, ce maire de droite qui n’a pas l’air d’en savoir long sur les Droits de l’Homme, l’École de la République, les droits élémentaires, reconnus par la France dans sa constitution et les traités internationaux au bas desquels notre pays a apposé sa signature, qui est-t-il ? Le « Figaro » a le plaisir de m’apprendre qu’il s’appelle Michel Pajon et qu’il est... « socialiste ». Comme moi, si je comprends bien.
Je sens, dès lors, qu’il est temps de rappeler quelques vérités élémentaires.
Dans notre République, bien plus encore que dans les pays voisins, l’École, service public national, affirmant le rôle central de l’État, garant de l’égalité sur tout le territoire, a toujours constitué un élément majeur du projet politique national et a toujours joué un rôle d’intégrateur social, aujourd’hui plus nécessaire que jamais. L’École fonde la République, la République fonde l’École, l’École laïque, qui a reçu des mains de ses fondateurs la mission de consolider la République en transmettant ses valeurs et en formant des citoyens. Et être citoyen, c’est d’abord vivre ensemble.
La scolarité obligatoire fait loi. L’accueil et la réussite des élèves dans tous les territoires sont un devoir pour la République, « donner plus à ceux qui ont moins » a toujours été sa règle. Il faut que celle-ci continue à prévaloir si l’on ne veut pas que l’expression « école républicaine » soit rapidement vidée de son sens.
L’école laïque est conçue depuis des générations comme un intégrateur social et un creuset national pour les populations issues de l’immigration, à la fois par le bagage scolaire qu’elle permet d’acquérir et par les valeurs qu’elle transmet. C’est particulièrement important quand on sait que la France est l’un des pays de l’OCDE où le facteur socio-économique - la « reproduction », si bien décrite par Pierre Bourdieu - est le plus déterminant dans la réussite des élèves. L’école laisse sur le bord du chemin un nombre croissant de jeunes issus des milieux les plus fragiles socialement, et il est permis de se demander si le principe même d'égalité est encore respecté, ou si une discrimination - « négative », pour le coup - n’est pas sournoisement à l’œuvre.
Puisse le contre-exemple de Noisy-le-Grand nous y faire réfléchir sérieusement.

PS. Passons du 93 au 91 mais restons entre socialistes. À Ris-Orangis, qui compte sept camps roms, Stéphane Raffalli, maire récemment élu, a lui aussi reçu une mise en demeure, celle du Secours catholique de l’Essonne. Aux dernières nouvelles, une classe avec un enseignant spécialisé vient d’être mise en place, dans une salle d’un gymnase de la commune, pour 12 enfants roms, dont des associations demandaient la scolarisation depuis des mois. « La réponse du maire, qui prend la forme de l’accueil des enfants dans une salle d’un complexe sportif, revêt un caractère ségrégationniste qui n’est aucunement justifié par le manque de capacité des écoles de la ville à les accueillir », estime l’association de soutien en Essonne aux familles roms et roumaines (ASEFRR). L’association a également dénoncé un « refus d’accueil dans les cantines scolaires de la ville ». À suivre.

lundi 7 janvier 2013

Bonne Année

A l’heure où un langage optimiste est de rigueur, où les vœux de « bonne année » se multiplient, aussi bien collectifs que personnels, il convient de se demander à qui peuvent-ils s’adresser : aux malades atteints de cancers graves, aux travailleurs menacés par les fermetures d’usine, aux chômeurs, aux jeunes qui arrivent sur un marché de l’emploi sursaturé, à des petits paysans, contraints d’abandonner à de puissantes sociétés, fermes et bétails, leur raison d’être, aux jeunes ménages qui ont été obligés de s’endetter pour parvenir à faire vivre leur famille ?

L’amour du métier fut autrefois à l’origine des progrès de nos sociétés. De nouvelles techniques, de nouvelles méthodes réussirent à vaincre des maux et des difficultés que l’on croyait alors inaccessibles. Et si le monde médical en fut le bénéficiaire le plus spectaculaire, dans tous les domaines, lentement mais sûrement, au cours des siècles, la vie de tous les jours fut améliorée, mais pas pour tout le monde.

Sans doute, l’année qui s’achève, et malheureusement aussi celle qui commence, seront dénoncées dans les manuels d’Histoire comme des périodes marquées par l’inégalité des conditions de vie difficilement supportables.

Des médias, relativement inconscients, célèbrent « l’argent roi » et quelques réussites spectaculaires, comme si celles-ci pouvaient avoir des répercussions sur la vie de l’ensemble des Français.

L’abbé Pierre, dont je fus l’amie, pourrait-il ressusciter et réveiller les consciences d’un public qui se laisse volontiers manipuler par un discours volontairement, mais faussement optimiste.

Aujourd’hui encore, des milliers de personnes et de familles, qui vivent sur notre sol, sont condamnées à des conditions de vie difficiles, et pour certains misérables, et n’ont guère d’espoir de voir leur sort s’améliorer dans l’avenir.
Il faut être réaliste. Et donc prévoir que l’avenir des démocraties, relativement protégées jusqu’à présent, est menacé par une mondialisation qui tendra à égaliser les situations des régimes et donc à renforcer les pouvoirs des grandes sociétés internationales.

Plus que jamais, l’avenir de notre société va dépendre du régime politique qui la gouverne. Voudra-t-il, pourra-t-il faire respecter les fondements de la démocratie : la liberté, l’égalité, un respect laïque de toutes les croyances, enfin, et surtout, le respect des droits de tous les citoyens domiciliés sur notre sol.

vendredi 21 décembre 2012

Trois mois plus tard...

Un adage juif d’Europe centrale dit qu’« on ne peut être à moitié enceinte » ; c’était bien avant que la politique ne devienne un métier à plein temps.

Il y a trois mois, presque jour pour jour, sur ce blog, je rappelais en quels termes fut libellée, fin janvier 1981, la dernière partie de la quatre-vingtième proposition du candidat Mitterrand : « Droit de vote des étrangers aux élections municipales après cinq ans de présence sur le territoire français ». Et en quoi consistait, il y a moins d’un an, le cinquantième « engagement pour la France » du candidat Hollande : « J’accorderai le droit de vote aux élections locales aux étrangers résidant légalement en France depuis cinq ans ».

Officiellement, à gauche - hormis quelques chevènementistes à l’échine aussi souple que celle de leur mentor - nous serions tous d’accord, ce ne serait qu’affaire de méthode : modifier la Constitution, réunir le Congrès à Versailles, atteindre le quorum de 3/5 des voix. Des voix, il en manquerait une quarantaine : entre la poire et le fromage, reste donc à convaincre, un à un, un nombre suffisant de modérés, centristes et autres hésitants.

Le Premier ministre ne semble pressé ni de se lancer dans un processus parlementaire où il n’est pas assuré d’avoir la majorité, ni de rallumer un débat identitaire qui ferait, selon l’expression usée jusqu’à la corde, « le jeu du Font national » ; attendons, prêcherait-t-il en petit comité, d’avoir une vraie chance, donnons du temps au temps. Depuis un tiers de siècle qu’on en parle, un an ou deux de plus ou de moins...

Ô surprise, le Parti socialiste, par la voix de son Premier secrétaire et celle de son Président de groupe à l’Assemblée, se fait tout à coup plus péremptoire : que le Congrès se prononce vite, qu’il vote la loi ou, s’il ne la vote pas, que tout le monde voie c’est à cause de la droite ! A la bonne heure, mais... ne serait-ce pas là un jeu de rôles ? Y aurait-t-il deux lignes au PS ? A la tête de celui-ci, est-on sincère et déterminé, ou s’agit-il d’une mise en scène devant aboutir encore une fois à un projet de loi fantôme, errant entre Assemblée et Sénat ? 

Et le Président de la République dans tout cela ? Depuis son élection, on ne peut dire qu’on ait assisté, sur ce sujet, à beaucoup de démonstrations d’enthousiasme de sa part.

Point de procès d’intention : présider la France est moins simple que jamais. Mais tout de même : entre la PMA pour les couples de même sexe, la nationalisation temporaire de Mittal, le droit de vote des étrangers non-européens, que veut, que pense au juste le Chef de l’Etat ? Est-il Salomon ? Ponce Pilate ? Machiavel ? Est-il toujours ce manœuvrier hors pair qui sut durer onze ans à la tête de PS, au prix de majorités de congrès bricolées sur des courants qui s’entredéchiraient encore deux heures avant ? Est-il - Corrèze oblige - un avatar du petit père Queuille, à qui l’on prêta, apocryphe ou non, cette phrase fleurant bon les banquets radical-cassoulet de la IVème : « Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne puisse résoudre » ?

Nous ne devrions pas tarder à le savoir : ce temps politique n’est plus exactement celui où l’on pouvait encore « donner de temps au temps  ».

jeudi 20 décembre 2012

La gauche, Depardieu et les trois centimes

Attardons-nous moins sur l’affaire Depardieu que sur ce qu’elle dit de nous-mêmes.

C’est entendu : Gérard Depardieu doit beaucoup à la France, en premier lieu à la fiscalité nationale, au système de subventions qui permet la bienfaisante « exception culturelle » de notre cinéma, celui qui, entre tous en Europe et dans le monde, de très loin, est le plus et le mieux aidé fiscalement par l’Etat. A peine sorti du lumpenproletariat de Châteauroux, lorsqu’il n’était rien - ou pas grand-chose - Depardieu a sûrement profité, et son talent le justifiait, de l’avance sur recettes. Si l’on ajoute à cela le système, extrêmement généreux, de l’assurance-chômage des intermittents du spectacle, la France a fait gagner et économiser beaucoup d’argent à Depardieu ; lequel, en retour, au fil des années, a rapporté, autour de lui, beaucoup d’argent à beaucoup de gens. Et des emplois, des vrais.

Sans qu’il soit nécessaire, comme tout ce qui cabotine avec plus ou moins de légèreté et de désintéressement sur la place de Paris, d’abuser des effets de manche ou de plume, à l’instar de ceux qui trouvent surtout, grâce à « Gégé », l’occasion de faire parler d’eux-mêmes, on ne peut que désapprouver l’attitude d’un homme rendu à la caricature de soi. Maladroit plutôt que malhonnête, vaniteux et blessé, outrecuidant mais pourtant vulnérable, qui plus est, sarkozyste - mais cette faute de goût n’est pas un crime, que l’on sache - voilà qu’il semble redevenir à 64 ans, le jouisseur amoral des « Valseuses » de sa jeunesse pour qui tout s’achète et se vend, y compris les patries, jetables au gré de son intérêts ou de ses plaisirs. De la part de ce Danton, de ce Dantès, de ce Cyrano, de ce Jean Valjean qui n’auraient ainsi été qu’autant de rôles de composition grassement monnayés, on eût aimé plus de panache et d’altruisme !

Pour autant, on se gardera d’applaudir aux épithètes et mercuriales utilisées par le Premier ministre, puis par quelques membres du gouvernement, que l’on croyait a priori plutôt choisis pour agir sur le cours des choses que pour commenter les faiblesses d’un histrion boursouflé, pathétique, mais que l’on n’arrive pas à détester. Ceux qui, dans leur vie professionnelle, ont fréquenté les multinationales américaines - non, cher Arnaud Montebourg, je n’en fais pas des exemples à suivre - savent qu’il est d’usage de pratiquer à tout niveau des règles simples n’ayant, semble-t-il, point cours dans les plais nationaux : « are you contributing to the problem or to the solution ? » ou encore : « If you’ve got nothing to say, silence works. »

S’agissant de l’épisode Depardieu, qui est en lui-même de peu d’importance mais révélateur d’un malaise - indéniable, que cela plaise ou non - à propos de la fiscalité française, après la séquence Bernard Arnault ou celle des « pigeons », quiconque se frotte un peu aux réalités extra-hexagonales le sait : un tel « bras d’honneur » à l’Etat, monnaie courante là où ce dernier est faible, vacillant ou méprisé - Belgique, Italie - voire indigent ou inexistant - Grèce, Roumanie - relève en France du sacrilège. C’est pourquoi je souscris aux paroles d’apaisement et de rassemblement - habileté corrézienne ou sagesse élyséenne, peu m’importe - délivrées par le Président de la République, qui préfère rendre hommage à ceux qui paient beaucoup d’impôts en France, à des taux qui, pour être extrêmement élevés, le sont pourtant moins qu’aux USA au temps du New Deal. En 1932, avant que Roosevelt ne s’installe au pouvoir, le taux de l’impôt fédéral sur le revenu applicable aux plus riches était de 25%. Le Président élu décida de le porter immédiatement à 63%, puis 79% en 1936, 91% en 1941, niveau qui s’appliqua jusqu’en 1964 ! Et le Secrétaire US au Trésor, Henry Morgenthau Jr., de déclarer en 1937 : « les impôts sont le prix à payer pour une société civilisée. Trop de citoyens veulent la civilisation au rabais. » A méditer.

Au fond, l’anecdote Depardieu n’est peut-être pas si fâcheuse pour la gauche, du moins pour l’idée que je me fais de celle-ci. Pourquoi ?

Je me suis exprimée longuement, au cours des dernières semaines, sur le mariage pour tous et sur le vote des étrangers, en soutenant sans réserve l’un comme l’autre projet et en rappelant, dans ce dernier cas, le Chef de l’Etat à ses engagements de candidat. Or, on voit bien que la gauche, en ce moment, est en quête éperdue de marqueurs politiques autres que les débats sociétaux, qui, pour importants qu’ils soient, parlent peu à l’électorat populaire et semblent parfois agités comme autant de diversions, après les pas de clerc ou les rodomontades face à Mittal, à PSA, à Sanofi, à Petroplus. De ce point de vue, on le sait, l’égalitarisme et le bon vieux mot d’ordre de Georges Marchais, devenant lui aussi sa propre caricature - « faire payer les riches » - font encore florès.

Et voici justement qu’une quinzaine de députés et élus socialistes viennent d’écrire au Président de la République pour lui demander de modifier son cap, afin de répondre à « l'aspiration légitime des salariés et des ouvriers modestes à améliorer leurs conditions de vie matérielles ». « Salariés et ouvriers modestes » nombreux aujourd’hui, s’il faut en croire les enquêtes d’opinion, à se tourner vers le Front national.
« Le scepticisme croissant des couches populaires et moyennes... nous invite à hiérarchiser notre action, car elles attendent d'abord des réponses fortes sur le terrain du pouvoir d'achat et de l'emploi », disent-ils. « Si nous souscrivons à l'objectif de redressement des comptes publics et de la compétitivité de nos entreprises poursuivi par le gouvernement, nous pensons qu'il faut l'accompagner de la mise en place de la grande réforme fiscale annoncée par François Hollande pendant sa campagne », expliquent les signataires. Il s’agit, selon eux, de « restituer du pouvoir d'achat aux millions de salariés qui subissent la stagnation salariale et la difficulté croissante à boucler les fins de mois, à mettre de l'essence dans le réservoir, à payer le loyer ou les études des enfants ».
Voilà la plate, grise et terne vérité ; que Gérard Depardieu campe au-delà ou en-deçà de la frontière franco-belge n’y change rien. Le Ministre du travail, prompt à dénoncer dès dimanche dernier la « déchéance personnelle » du pachydermique exilé, a en même temps annoncé pour le premier janvier une revalorisation « juste et mesurée » du SMIC de... 3 centimes de l’heure. Indubitablement, pour être « mesuré », c’est mesuré, et le futur ex-Secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, a pu à bon droit se demander comment il était possible, sérieusement, d’annoncer et de défendre une « hausse » de cet ordre. En juillet dernier, lorsque le même SMIC avait été augmenté de 2%, Jean-Luc Mélenchon avait parlé d’un gain équivalant à un carambar par jour. Cette fois, ce serait à peine le prix du papier ayant servi à l’emballer. Et les heureux bénéficiaires, eux, ne songeront pas à s’expatrier.


jeudi 6 décembre 2012

Le pouvoir, pour quoi faire ?

Le monde politique, qu’un nombre croissant de Français tient en piètre estime, a passé ces dernières semaines à aggraver son cas. Ne nous attardons pas sur le grotesque « Labiche à l’UMP » avec indignations et contritions feintes, claquements de portes, amants du placard, cocus en recherche de paternité ; rien n’y aura manqué, pas même - rôle de composition s’il en fût - Sarkozy en arlésienne !
Dans ce Dallas de carnassiers et de « mecs qui en ont », on se gargarise de victoires internes, de triomphes d’appareil. Rien ne compte plus que de contrôler clients, sicaires et obligés, de maîtriser fédérations, réseaux, cagnottes, investitures, de constituer une armée à sa solde, en route vers ce qu’on n’ose plus appeler la magistrature suprême.

Seulement voilà : à l’heure de la transparence, de l’information en continu et de l’aspiration à plus de sobriété et de proximité, cet appétit, aussi boulimique qu’anachronique, pour les signes extérieurs du pouvoir ne passe plus.

Il passe d’autant moins qu’aujourd’hui, jouir du pouvoir et de ses prérogatives ne signifie plus qu’on dispose encore des moyens d’imposer sa volonté, même si, comme la gauche aujourd’hui, on « tient » à la fois l’Elysée, Matignon, l’Assemblée nationale, le Sénat et presque toutes les régions. Peut-être cette apparente omnipotence accentue-t-elle l’illusion selon laquelle il suffirait encore à un Etat, aussi impécunieux soit-il, de claquer des doigts pour agir et obtenir ? Cette illusion, PSA et Florange ont fini de la dissiper, aux antipodes de ce que l’on se croyait tenu de promettre il n’y a pas si longtemps, quand il s’agissait de se porter candidat à la candidature ou de gagner l’élection présidentielle.

Le plus gros danger qui pèse sur le gouvernement - celui-ci comme le précédent - nous fûmes servis, pendant cinq ans, jusqu’à l’indigestion - c’est le sentiment d’impuissance que ne dissipent ni les moulinets ni les imprécations. On croirait pour un peu - je m’adresse aux anciens - réentendre Pierre Dac et Francis Blanche : « Vous pouvez le faire ? Oui ! Il peut le faire, et on l’applaudit ! ». Si la menace de nationaliser Lakshmi Mittal - « arme de dissuasion massive », selon le ministre du Redressement productif - était réelle, pourquoi ne pas l’avoir énoncée dans le huis-clos d’une réunion, plutôt qu’à la « une » d’un quotidien économique ? Si l’accord finalement trouvé avec des gens présentés la veille encore comme des bandits de grand chemin était à ce point honorable, pourquoi avoir prudemment attendu que le « 20 heures » soit terminé pour l’annoncer sans en dévoiler une ligne ? Dans un cas comme dans l’autre : com’ et contre-com’, pour flatter l’opinion, fuir son regard ou faire diversion.

Nous sommes, hélas, moins loin qu’il n’y paraît de la pantalonnade UMP, car c’est la politique elle-même qui se trouve, encore un peu plus, rabaissée au niveau d’une bruyante figuration. Attention, car cette impuissance mortifère, de plus en plus mal dissimulée par l’enflure ou le parler tiède, conduit à la désespérance, au divorce et au mépris ! Nous ne sommes plus très loin du « Que se vayan todos ! » emprunté aux Argentins par Mélenchon. Et encore, s’il n’y avait que lui...

Prenons les ministres de l’économie successifs ; de droite comme de gauche, ils semblent ne plus être que des professionnels de l’optimisme, agents d’ambiance préposés au moral des troupes : depuis les « fondamentaux », invariablement « bons » jusqu’à la « croissance » qui « repart », en passant par la «  consommation » qui « résiste », le « pouvoir d’achat » qui « augmente », le «  chômage » qui « recule » - et quand il ne recule pas, c’est de la faute des autres - pour ne point parler des « bouts du tunnel », « clignotants au vert », « repreneurs fiables » et autres « plans B », quelle prise sur le réel ont-ils ? Qu’ont-ils à proposer ? Qu’attendent-ils pour écouter la société, réfléchir, imaginer, conceptualiser, proposer aux jeunes une vision de la France, du monde et de l’avenir ? Ils apprendraient que la vraie vie des gens est à la fois plus simple et plus complexe qu’une synthèse du Parti socialiste à quatre heures du matin. Étrange schizophrénie : eux qui, pour la plupart, twittent à longueur de journée, font toujours de la politique comme au milieu du siècle dernier et ne semblent pas s’apercevoir - sauf quand on y dit du bien d’eux - que pullulent depuis longtemps sur la toile réseaux sociaux, blogs, forums, chat rooms, débats citoyens.

Bien sûr, nous rêvons tous d’un pouvoir politique qui, sans se croire tenu de bomber le torse, reprendrait la main face aux multinationales carnivores et aux actionnaires cupides, qui ferait rendre gorge aux « patrons-voyous », au « néo-libéralisme » sans foi ni loi, aux aigrefins de la banque, aux forbans de la finance, aux forces obscures tapies dans des paradis fiscaux, aux Chinois, aux Qataris, que sais-je... Sauf que les Trente Glorieuses et le Commissariat au Plan sont loin, ils ne reviendront pas ; l’Etat ferait mieux de se reconcentrer modestement sur des missions à sa hauteur, comme celles - je parle de ce que je connais - dont il se défausse aujourd’hui sur les bénévoles, les associations 1901, les fondations à but humanitaire : accueillir, éduquer, soigner, protéger les plus faibles.

Au fond, peut-être n’étaient-ils pas sans fondement ni pertinence, cet « ordre juste » prôné par une Ségolène Royal bravant naguère le mépris des « éléphants », ou cette société du « care » qu’avait tentée de définir Martine Aubry - s’inspirant de Hume, d’Adam Smith, des féministes américaines et des « spin doctors » de Tony Blair - suscitant ricanements et soupirs apitoyés, un éditorialiste réputé lui décernant même un « grand prix de la nunucherie ». Dans un cas comme dans l’autre, il est vrai, ce n’étaient que des femmes.

jeudi 22 novembre 2012

"Mariage pour tous" : les choses sont pourtant simples !

Les religions sont légitimes en France. Elles ont le droit d’avoir une opinion sur quelque sujet que ce soit, mais on ne saurait admettre, dans une République dont l’un des piliers est la laïcité, qu’elles prétendent imposer leur point de vue en matière de mariage civil.
Mais, ne tombons pas dans le piège tendu par ces Tartuffes de toutes confessions. L’attaque que subit le mariage pour tous s’inscrit, en effet, dans une stratégie qui le dépasse : imposer et justifier la présence d’une parole religieuse au cœur d’un débat sociétal ; mettre sur le même plan l’instituteur et le curé. On sait quelles dérives expose cette confusion des genres là.
Cependant, l’attaque est aussi au service d’une tactique politicienne : faire passer pour des faveurs accordées à des minorités, des réformes courageusement menées au nom de la tolérance, de l’équité et de la dignité... pour tous.
Je n’ai pas d’objection à ce que le Premier ministre reçoive, avec déférence ou componction, évêques, imams et rabbins et à ce qu’il les écoute poliment. Pourvu que son gouvernement fasse ce qu’il a promis : proposer au Parlement le texte sur le mariage pour tous.

Pour tous, car les Droits de l’Homme, qui sont au fondement de notre République, sont universels ; ils prennent en compte, chez des êtres différents, ce qui les unit : la condition humaine. Autrement dit, l’extension d’un droit à ceux de nos concitoyens qui en sont privés s’inscrit aux antipodes du communautarisme, car c’est précisément en refusant que s’applique le droit commun à une partie de la population qu’on relègue celle-ci au rang de communauté. Et il est pour le moins paradoxal, au moment même où l’on convoque à tout bout de champ les valeurs de la laïcité afin de contenir les religions dans la sphère privée, qu’on commence par rassurer les évêques, les rabbins, les imams sur un sujet qui, osons le dire, ne les concerne pas !
Car, il s’agit ici d’un projet de loi de la République sur le mariage civil. Ce qui n’a rien à voir avec le débat de 1984 sur l’école privée, où une implication de l’Église dans la contestation d’une réforme touchant à l’organisation et au financement de ses établissements scolaires pouvait se concevoir ! Le mariage religieux n’a jamais été en cause, les églises pourront continuer à marier, ou à refuser de marier, qui elles veulent ! À contrario, si l’on peut en effet soutenir le mariage pour tous ou s’y opposer, on ne peut accepter l’idée qu’il appartiendrait aux églises, aux cultes, aux religions, de faire le tri entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas convoler en mairie ! D’autant moins que l’Église et l’État sont loin d’avoir les mêmes règles en matière de divorce et de remariage !

Les plus jeunes peinent à me croire, mais c’est le 27 juillet 1982 seulement que l’Assemblée nationale, à majorité socialiste, a voté la dépénalisation de l’homosexualité ! Classée jusque-là parmi les fléaux sociaux, au même titre que la toxicomanie ou l’alcoolisme, elle ne sera retirée de la liste des maladies mentales de l’OMS que neuf ans plus tard, en 1991. En trente ans, « malades » et « pervers » seront passés de l’ostracisme à la tolérance, de la reconnaissance à l’indifférence.
Les mentalités changent, les sociétés progressent, la loi évolue. Encore heureux ! Si tel n’était pas le cas, où en serions-nous du vote des femmes, du divorce, de l’IVG, de la contraception ? C’est dans le mieux-être quotidien qu’elles nous apportent – et non dans une ancienneté dont on ferait vertu – que les institutions trouvent leur justification.
L’instauration du Pacs, voté en 1999 sous le gouvernement Jospin, avait reconnu légalement le couple homosexuel, mais l’avait exclu du droit à l’adoption et à la famille. L’actuel projet de loi met fin à cette discrimination et assure une meilleure sécurité pour le conjoint ; il permettra de régulariser de nombreuses situations, incertaines et douloureuses. Il donnera une double filiation aux enfants qui ont un seul parent biologique et un parent « social ». C’est déjà le cas dans des pays aussi différents que la Suède, l’Espagne ou la Belgique.

Le plus étonnant des paradoxes n’est-il pas que le mariage, tombé en désuétude auprès de larges pans de la société hétérosexuelle, se trouve aujourd’hui réinvesti émotionnellement par les couples homosexuels ?
Voilà qui me fait penser à ce dessin montrant deux ecclésiastiques en train de manifester ; chacun brandit une pancarte, sur l’une: « à bas le mariage gay ! » ; sur l’autre : « vive le mariage triste ! ». Dédié aux quelques braillards imbéciles et brutaux qui se sont distingués de la façon que l’on sait, dimanche dernier, sur le pavé de Paris.