vendredi 21 décembre 2012

Trois mois plus tard...

Un adage juif d’Europe centrale dit qu’« on ne peut être à moitié enceinte » ; c’était bien avant que la politique ne devienne un métier à plein temps.

Il y a trois mois, presque jour pour jour, sur ce blog, je rappelais en quels termes fut libellée, fin janvier 1981, la dernière partie de la quatre-vingtième proposition du candidat Mitterrand : « Droit de vote des étrangers aux élections municipales après cinq ans de présence sur le territoire français ». Et en quoi consistait, il y a moins d’un an, le cinquantième « engagement pour la France » du candidat Hollande : « J’accorderai le droit de vote aux élections locales aux étrangers résidant légalement en France depuis cinq ans ».

Officiellement, à gauche - hormis quelques chevènementistes à l’échine aussi souple que celle de leur mentor - nous serions tous d’accord, ce ne serait qu’affaire de méthode : modifier la Constitution, réunir le Congrès à Versailles, atteindre le quorum de 3/5 des voix. Des voix, il en manquerait une quarantaine : entre la poire et le fromage, reste donc à convaincre, un à un, un nombre suffisant de modérés, centristes et autres hésitants.

Le Premier ministre ne semble pressé ni de se lancer dans un processus parlementaire où il n’est pas assuré d’avoir la majorité, ni de rallumer un débat identitaire qui ferait, selon l’expression usée jusqu’à la corde, « le jeu du Font national » ; attendons, prêcherait-t-il en petit comité, d’avoir une vraie chance, donnons du temps au temps. Depuis un tiers de siècle qu’on en parle, un an ou deux de plus ou de moins...

Ô surprise, le Parti socialiste, par la voix de son Premier secrétaire et celle de son Président de groupe à l’Assemblée, se fait tout à coup plus péremptoire : que le Congrès se prononce vite, qu’il vote la loi ou, s’il ne la vote pas, que tout le monde voie c’est à cause de la droite ! A la bonne heure, mais... ne serait-ce pas là un jeu de rôles ? Y aurait-t-il deux lignes au PS ? A la tête de celui-ci, est-on sincère et déterminé, ou s’agit-il d’une mise en scène devant aboutir encore une fois à un projet de loi fantôme, errant entre Assemblée et Sénat ? 

Et le Président de la République dans tout cela ? Depuis son élection, on ne peut dire qu’on ait assisté, sur ce sujet, à beaucoup de démonstrations d’enthousiasme de sa part.

Point de procès d’intention : présider la France est moins simple que jamais. Mais tout de même : entre la PMA pour les couples de même sexe, la nationalisation temporaire de Mittal, le droit de vote des étrangers non-européens, que veut, que pense au juste le Chef de l’Etat ? Est-il Salomon ? Ponce Pilate ? Machiavel ? Est-il toujours ce manœuvrier hors pair qui sut durer onze ans à la tête de PS, au prix de majorités de congrès bricolées sur des courants qui s’entredéchiraient encore deux heures avant ? Est-il - Corrèze oblige - un avatar du petit père Queuille, à qui l’on prêta, apocryphe ou non, cette phrase fleurant bon les banquets radical-cassoulet de la IVème : « Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne puisse résoudre » ?

Nous ne devrions pas tarder à le savoir : ce temps politique n’est plus exactement celui où l’on pouvait encore « donner de temps au temps  ».

jeudi 20 décembre 2012

La gauche, Depardieu et les trois centimes

Attardons-nous moins sur l’affaire Depardieu que sur ce qu’elle dit de nous-mêmes.

C’est entendu : Gérard Depardieu doit beaucoup à la France, en premier lieu à la fiscalité nationale, au système de subventions qui permet la bienfaisante « exception culturelle » de notre cinéma, celui qui, entre tous en Europe et dans le monde, de très loin, est le plus et le mieux aidé fiscalement par l’Etat. A peine sorti du lumpenproletariat de Châteauroux, lorsqu’il n’était rien - ou pas grand-chose - Depardieu a sûrement profité, et son talent le justifiait, de l’avance sur recettes. Si l’on ajoute à cela le système, extrêmement généreux, de l’assurance-chômage des intermittents du spectacle, la France a fait gagner et économiser beaucoup d’argent à Depardieu ; lequel, en retour, au fil des années, a rapporté, autour de lui, beaucoup d’argent à beaucoup de gens. Et des emplois, des vrais.

Sans qu’il soit nécessaire, comme tout ce qui cabotine avec plus ou moins de légèreté et de désintéressement sur la place de Paris, d’abuser des effets de manche ou de plume, à l’instar de ceux qui trouvent surtout, grâce à « Gégé », l’occasion de faire parler d’eux-mêmes, on ne peut que désapprouver l’attitude d’un homme rendu à la caricature de soi. Maladroit plutôt que malhonnête, vaniteux et blessé, outrecuidant mais pourtant vulnérable, qui plus est, sarkozyste - mais cette faute de goût n’est pas un crime, que l’on sache - voilà qu’il semble redevenir à 64 ans, le jouisseur amoral des « Valseuses » de sa jeunesse pour qui tout s’achète et se vend, y compris les patries, jetables au gré de son intérêts ou de ses plaisirs. De la part de ce Danton, de ce Dantès, de ce Cyrano, de ce Jean Valjean qui n’auraient ainsi été qu’autant de rôles de composition grassement monnayés, on eût aimé plus de panache et d’altruisme !

Pour autant, on se gardera d’applaudir aux épithètes et mercuriales utilisées par le Premier ministre, puis par quelques membres du gouvernement, que l’on croyait a priori plutôt choisis pour agir sur le cours des choses que pour commenter les faiblesses d’un histrion boursouflé, pathétique, mais que l’on n’arrive pas à détester. Ceux qui, dans leur vie professionnelle, ont fréquenté les multinationales américaines - non, cher Arnaud Montebourg, je n’en fais pas des exemples à suivre - savent qu’il est d’usage de pratiquer à tout niveau des règles simples n’ayant, semble-t-il, point cours dans les plais nationaux : « are you contributing to the problem or to the solution ? » ou encore : « If you’ve got nothing to say, silence works. »

S’agissant de l’épisode Depardieu, qui est en lui-même de peu d’importance mais révélateur d’un malaise - indéniable, que cela plaise ou non - à propos de la fiscalité française, après la séquence Bernard Arnault ou celle des « pigeons », quiconque se frotte un peu aux réalités extra-hexagonales le sait : un tel « bras d’honneur » à l’Etat, monnaie courante là où ce dernier est faible, vacillant ou méprisé - Belgique, Italie - voire indigent ou inexistant - Grèce, Roumanie - relève en France du sacrilège. C’est pourquoi je souscris aux paroles d’apaisement et de rassemblement - habileté corrézienne ou sagesse élyséenne, peu m’importe - délivrées par le Président de la République, qui préfère rendre hommage à ceux qui paient beaucoup d’impôts en France, à des taux qui, pour être extrêmement élevés, le sont pourtant moins qu’aux USA au temps du New Deal. En 1932, avant que Roosevelt ne s’installe au pouvoir, le taux de l’impôt fédéral sur le revenu applicable aux plus riches était de 25%. Le Président élu décida de le porter immédiatement à 63%, puis 79% en 1936, 91% en 1941, niveau qui s’appliqua jusqu’en 1964 ! Et le Secrétaire US au Trésor, Henry Morgenthau Jr., de déclarer en 1937 : « les impôts sont le prix à payer pour une société civilisée. Trop de citoyens veulent la civilisation au rabais. » A méditer.

Au fond, l’anecdote Depardieu n’est peut-être pas si fâcheuse pour la gauche, du moins pour l’idée que je me fais de celle-ci. Pourquoi ?

Je me suis exprimée longuement, au cours des dernières semaines, sur le mariage pour tous et sur le vote des étrangers, en soutenant sans réserve l’un comme l’autre projet et en rappelant, dans ce dernier cas, le Chef de l’Etat à ses engagements de candidat. Or, on voit bien que la gauche, en ce moment, est en quête éperdue de marqueurs politiques autres que les débats sociétaux, qui, pour importants qu’ils soient, parlent peu à l’électorat populaire et semblent parfois agités comme autant de diversions, après les pas de clerc ou les rodomontades face à Mittal, à PSA, à Sanofi, à Petroplus. De ce point de vue, on le sait, l’égalitarisme et le bon vieux mot d’ordre de Georges Marchais, devenant lui aussi sa propre caricature - « faire payer les riches » - font encore florès.

Et voici justement qu’une quinzaine de députés et élus socialistes viennent d’écrire au Président de la République pour lui demander de modifier son cap, afin de répondre à « l'aspiration légitime des salariés et des ouvriers modestes à améliorer leurs conditions de vie matérielles ». « Salariés et ouvriers modestes » nombreux aujourd’hui, s’il faut en croire les enquêtes d’opinion, à se tourner vers le Front national.
« Le scepticisme croissant des couches populaires et moyennes... nous invite à hiérarchiser notre action, car elles attendent d'abord des réponses fortes sur le terrain du pouvoir d'achat et de l'emploi », disent-ils. « Si nous souscrivons à l'objectif de redressement des comptes publics et de la compétitivité de nos entreprises poursuivi par le gouvernement, nous pensons qu'il faut l'accompagner de la mise en place de la grande réforme fiscale annoncée par François Hollande pendant sa campagne », expliquent les signataires. Il s’agit, selon eux, de « restituer du pouvoir d'achat aux millions de salariés qui subissent la stagnation salariale et la difficulté croissante à boucler les fins de mois, à mettre de l'essence dans le réservoir, à payer le loyer ou les études des enfants ».
Voilà la plate, grise et terne vérité ; que Gérard Depardieu campe au-delà ou en-deçà de la frontière franco-belge n’y change rien. Le Ministre du travail, prompt à dénoncer dès dimanche dernier la « déchéance personnelle » du pachydermique exilé, a en même temps annoncé pour le premier janvier une revalorisation « juste et mesurée » du SMIC de... 3 centimes de l’heure. Indubitablement, pour être « mesuré », c’est mesuré, et le futur ex-Secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, a pu à bon droit se demander comment il était possible, sérieusement, d’annoncer et de défendre une « hausse » de cet ordre. En juillet dernier, lorsque le même SMIC avait été augmenté de 2%, Jean-Luc Mélenchon avait parlé d’un gain équivalant à un carambar par jour. Cette fois, ce serait à peine le prix du papier ayant servi à l’emballer. Et les heureux bénéficiaires, eux, ne songeront pas à s’expatrier.


jeudi 6 décembre 2012

Le pouvoir, pour quoi faire ?

Le monde politique, qu’un nombre croissant de Français tient en piètre estime, a passé ces dernières semaines à aggraver son cas. Ne nous attardons pas sur le grotesque « Labiche à l’UMP » avec indignations et contritions feintes, claquements de portes, amants du placard, cocus en recherche de paternité ; rien n’y aura manqué, pas même - rôle de composition s’il en fût - Sarkozy en arlésienne !
Dans ce Dallas de carnassiers et de « mecs qui en ont », on se gargarise de victoires internes, de triomphes d’appareil. Rien ne compte plus que de contrôler clients, sicaires et obligés, de maîtriser fédérations, réseaux, cagnottes, investitures, de constituer une armée à sa solde, en route vers ce qu’on n’ose plus appeler la magistrature suprême.

Seulement voilà : à l’heure de la transparence, de l’information en continu et de l’aspiration à plus de sobriété et de proximité, cet appétit, aussi boulimique qu’anachronique, pour les signes extérieurs du pouvoir ne passe plus.

Il passe d’autant moins qu’aujourd’hui, jouir du pouvoir et de ses prérogatives ne signifie plus qu’on dispose encore des moyens d’imposer sa volonté, même si, comme la gauche aujourd’hui, on « tient » à la fois l’Elysée, Matignon, l’Assemblée nationale, le Sénat et presque toutes les régions. Peut-être cette apparente omnipotence accentue-t-elle l’illusion selon laquelle il suffirait encore à un Etat, aussi impécunieux soit-il, de claquer des doigts pour agir et obtenir ? Cette illusion, PSA et Florange ont fini de la dissiper, aux antipodes de ce que l’on se croyait tenu de promettre il n’y a pas si longtemps, quand il s’agissait de se porter candidat à la candidature ou de gagner l’élection présidentielle.

Le plus gros danger qui pèse sur le gouvernement - celui-ci comme le précédent - nous fûmes servis, pendant cinq ans, jusqu’à l’indigestion - c’est le sentiment d’impuissance que ne dissipent ni les moulinets ni les imprécations. On croirait pour un peu - je m’adresse aux anciens - réentendre Pierre Dac et Francis Blanche : « Vous pouvez le faire ? Oui ! Il peut le faire, et on l’applaudit ! ». Si la menace de nationaliser Lakshmi Mittal - « arme de dissuasion massive », selon le ministre du Redressement productif - était réelle, pourquoi ne pas l’avoir énoncée dans le huis-clos d’une réunion, plutôt qu’à la « une » d’un quotidien économique ? Si l’accord finalement trouvé avec des gens présentés la veille encore comme des bandits de grand chemin était à ce point honorable, pourquoi avoir prudemment attendu que le « 20 heures » soit terminé pour l’annoncer sans en dévoiler une ligne ? Dans un cas comme dans l’autre : com’ et contre-com’, pour flatter l’opinion, fuir son regard ou faire diversion.

Nous sommes, hélas, moins loin qu’il n’y paraît de la pantalonnade UMP, car c’est la politique elle-même qui se trouve, encore un peu plus, rabaissée au niveau d’une bruyante figuration. Attention, car cette impuissance mortifère, de plus en plus mal dissimulée par l’enflure ou le parler tiède, conduit à la désespérance, au divorce et au mépris ! Nous ne sommes plus très loin du « Que se vayan todos ! » emprunté aux Argentins par Mélenchon. Et encore, s’il n’y avait que lui...

Prenons les ministres de l’économie successifs ; de droite comme de gauche, ils semblent ne plus être que des professionnels de l’optimisme, agents d’ambiance préposés au moral des troupes : depuis les « fondamentaux », invariablement « bons » jusqu’à la « croissance » qui « repart », en passant par la «  consommation » qui « résiste », le « pouvoir d’achat » qui « augmente », le «  chômage » qui « recule » - et quand il ne recule pas, c’est de la faute des autres - pour ne point parler des « bouts du tunnel », « clignotants au vert », « repreneurs fiables » et autres « plans B », quelle prise sur le réel ont-ils ? Qu’ont-ils à proposer ? Qu’attendent-ils pour écouter la société, réfléchir, imaginer, conceptualiser, proposer aux jeunes une vision de la France, du monde et de l’avenir ? Ils apprendraient que la vraie vie des gens est à la fois plus simple et plus complexe qu’une synthèse du Parti socialiste à quatre heures du matin. Étrange schizophrénie : eux qui, pour la plupart, twittent à longueur de journée, font toujours de la politique comme au milieu du siècle dernier et ne semblent pas s’apercevoir - sauf quand on y dit du bien d’eux - que pullulent depuis longtemps sur la toile réseaux sociaux, blogs, forums, chat rooms, débats citoyens.

Bien sûr, nous rêvons tous d’un pouvoir politique qui, sans se croire tenu de bomber le torse, reprendrait la main face aux multinationales carnivores et aux actionnaires cupides, qui ferait rendre gorge aux « patrons-voyous », au « néo-libéralisme » sans foi ni loi, aux aigrefins de la banque, aux forbans de la finance, aux forces obscures tapies dans des paradis fiscaux, aux Chinois, aux Qataris, que sais-je... Sauf que les Trente Glorieuses et le Commissariat au Plan sont loin, ils ne reviendront pas ; l’Etat ferait mieux de se reconcentrer modestement sur des missions à sa hauteur, comme celles - je parle de ce que je connais - dont il se défausse aujourd’hui sur les bénévoles, les associations 1901, les fondations à but humanitaire : accueillir, éduquer, soigner, protéger les plus faibles.

Au fond, peut-être n’étaient-ils pas sans fondement ni pertinence, cet « ordre juste » prôné par une Ségolène Royal bravant naguère le mépris des « éléphants », ou cette société du « care » qu’avait tentée de définir Martine Aubry - s’inspirant de Hume, d’Adam Smith, des féministes américaines et des « spin doctors » de Tony Blair - suscitant ricanements et soupirs apitoyés, un éditorialiste réputé lui décernant même un « grand prix de la nunucherie ». Dans un cas comme dans l’autre, il est vrai, ce n’étaient que des femmes.