jeudi 25 octobre 2012

Mendès France parmi nous

Discours prononcé, le 18 octobre 2012, lors de la Commémoration du 30ème anniversaire de la mort de Pierre Mendès France.

Lorsqu’au début de 1957, je me présente - pour la deuxième fois de ma vie - rue du Conseiller Collignon, au domicile de Pierre Mendès France, je suis tout autant envahie par le trac, que je l’étais lors de ma première visite, deux ans plus tôt, juste après la chute de son gouvernement, ce « miracle de courte durée » de 232 jours. Cette fois, je suis venue lui parler de mon projet de « Centre d’éducation politique des futurs électeurs ».

De toute son autorité morale, Mendès France soutiendra mon projet ; grâce à lui et à Hubert Beuve-Méry, alors directeur du « Monde », auprès de qui Mendès m’a recommandée, ce centre verra le jour et rencontrera immédiatement un succès inespéré ; l’engagement de quelques-uns des jeunes qui le fréquenteront et l’animeront avec moi ne sera pas pour rien dans la naissance, quelques mois après, du journal « Après-demain ».

Cinquante-cinq ans plus tard, pensant à Mendès France et à sa conviction de toujours pouvoir dire sans crainte la vérité à une opinion éclairée, exigeante comme elle doit l’être dans un État démocratique, aurai-je l’outrecuidance de vous dire qu’« Après-demain », avec son aspect austère, sa mise en page sans fioritures, son langage sans facilités, invitant à l’effort et à la réflexion, serait, quant à lui, une sorte de « miracle de longue durée ? » Une anomalie, assurément, à l’ère du net, du buzz, du tweet, de la com’, des petites phrases, de l’info lyophilisée et de l’actu prémâchée.

« II faudrait être bien inattentif pour croire que l'action de Pierre Mendès France fut limitée aux quelque sept mois et dix-sept jours passés de juin 1954 à février 1955 à la tête du Gouvernement de la République. » Ainsi commençait l’hommage prononcé dans la cour d’honneur de l’Assemblée nationale, il y a trente ans, par François Mitterrand. Modestement, notre journal s’efforce d’en témoigner, tant il vrai que l’histoire et l’esprit d’Après-demain auront été, au long de ces décennies, marqués par la personne, enrichis par les écrits, façonnés par la pensée - claire, pédagogique, aux antipodes d’une démagogie qu’il avait en horreur - de Mendès.

Fondamentalement honnête, Pierre Mendès France vouait un attachement indéfectible au bien public, à la justice sociale, aux valeurs émancipatrices d’une République qu’il aimait avec passion, convaincu qu’elle seule était apte à permettre le développement des individus, et en particulier des jeunes ; rien ne le préoccupait plus que l’amélioration de leurs chances de formation au sein de l’école laïque, que la préparation de leur insertion professionnelle, afin d’en faire des citoyens complets, avertis, engagés dans la vie du pays.

Il notait ainsi : « L’État doit orienter ses décisions en fonction de l’avenir, en fonction des jeunes. Il doit les associer à la préparation de ses décisions de manière à être assuré qu’ils ne méconnaissent pas les intérêts du lendemain. Ainsi, il ramènera les jeunes à la confiance en un régime qui doit être fait pour eux. Hélas ! Il n’en est rien aujourd’hui et trop de jeunes se détournent – et comme on les comprend ! – d’un régime qui les ignore et les néglige ». Propos qui, dirait-on, n’ont pas vieilli et qui auraient pu se retrouver presque mot pour mot dans le numéro d’Après-demain paraissant ces jours-ci : il est entièrement consacré à la jeunesse.

Les jeunes, la citoyenneté ! Une priorité, une interrogation, une angoisse aussi, constamment partagées avec Mendès. Mon premier éditorial, en novembre 1957, commençait par ces lignes : « Comme un enfant qui joue avec la serrure d’une portière dans un rapide en marche, agit l’électeur ignorant, inconscient des dangers qu’il porte en lui-même ; incapable de comprendre les problèmes de l’Etat, faute de connaissances, il est vulnérable aux propagandes démagogiques par manque de réflexion et d’information... Il abandonne son pouvoir à une poignée de professionnels que son indifférence libère des scrupules, et pour justifier ce manque de civisme, il se met à mépriser ce qu’il a lui-même rendu méprisable. »
Ce constat pourrait, me semble-t-il, être dressé dans les mêmes termes aujourd’hui ; il suffirait d’y remplacer « rapide » par « TGV » !

Voilà à peine un an, j’en avais étonné plus d’un en titrant, dans les colonnes du journal, une courte contribution : « Mendès France, plus que jamais », en écho à l’admirable texte de Pierre Joxe - « Pourquoi Mendès France » - publié quelques mois plus tôt ; or, depuis l’élection du nouveau Président de la République, voilà qu’est de retour dans le glossaire politico-médiatique le « mendésisme », terme que Mendès n’aimait pas et qu’il nous priait de ne pas employer. C’est parce que la pensée de Mendès France n’est pas une doctrine, mais une éthique – encore un terme galvaudé de nos jours – qu’elle n’a pas vieilli, qu’elle a survécu à la disparition de l’homme qui l’avait incarnée.

Si Mendès France nous manque, me manque - car après tout, c’était du bonheur de le savoir tout simplement là, vivant, avec nous, en même temps que nous - nous continuons, à « Après-demain », après plus d’un demi-siècle de compagnonnage avec cet homme d’honneur et de devoir, avec cette pensée clairvoyante et courageuse, à nous inspirer de ce que Mitterrand avait appelé « sa foi et sa méthode » : sa foi, la République, sa méthode, la vérité.

Mendès, disait encore Mitterrand en ce jour d’octobre 1982, fut « un de ceux dont on sait, dans la nuit et dans l’incertitude, qu’ils ouvrent le chemin ». À ce chemin qu’il a ouvert, à ce sillon qu’il a tracé, tout de rectitude et de probité, nous nous efforçons, mon équipe et moi-même, de nous tenir encore aujourd’hui.

mercredi 24 octobre 2012

L'ombre d'un doute

Pour tenter de combattre par la loi les méfaits établis ou présumés du Bisphénol A, perturbateur endocrinien soupçonné d’accroître les risques d’une multitude de maladies, notre ami Gérard Bapt, médecin-cardiologue, député de la Haute-Garonne - que les lecteurs d’Après-demain connaissent bien* - n’aura pas été avare de ses talents de pédagogue ; tout récemment encore, il s’exprimait sur ce dossier à l’antenne de RTL.

Le texte initial qu’il a déposé et fait adopter par l’Assemblée nationale - à majorité de droite - en octobre 2011, prévoit que les produits destinés aux enfants de moins de trois ans devront être exempts de toute trace de Bisphénol A dès 2013 ; le Sénat vient de le suivre sur ce point. Hélas, l’interdiction prévue dans l’ensemble des contenants alimentaires, prévue pour le 1er janvier 2014, est repoussée au 1er juillet 2015. À cette date seulement, tous les dispositifs médicaux destinés aux femmes enceintes et aux nourrissons, devront avoir éliminé tout perturbateur endocrinien ou composé cancérogène, en premier lieu le BPA, lequel devra alors avoir été remplacé par d’autres molécules. C’est l’un des arguments invoqués pour octroyer à l’industrie un délai supplémentaire de 18 mois. Ce genre de tartufferie ne trompe pas grand monde : selon Dominique Gombert, directeur de l’évaluation des risques à l’Agence de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), pas moins de 73 substituts possibles au BPA sont déjà identifiés ! 

« Le report à 2015 est une décision sage », s’est pourtant empressé de commenter le Vice-président de l’Union des industries chimiques (UIC). Vraiment ? Rappelons précisément ce qu’est le Bisphénol A, dont on trouve trace - selon une étude publiée dès 2005 dans la revue officielle américaine Environmental Health Perspectives - dans les urines de 95% de la population occidentale : présent dans les boîtes de conserve, les canalisations d’eau, les papiers thermiques (tickets de caisse), les canettes ou encore les résines dentaires, ce perturbateur hormonal est largement utilisé depuis la fin des années 1950 par l’industrie du plastique et a tendance à migrer, à faibles taux, dans la nourriture ou les boissons. Il est suspecté d’augmenter les risques de nombreux troubles et pathologies (cancers hormono-dépendants, obésité et diabète sucré, maladies cardio-vasculaires, etc.). Sans oublier les conséquences biologiques mises au jour par la majorité des études financées sur fonds publics : altération du système reproducteur des rongeurs et des glandes mammaires des femelles, action sur le système nerveux (neurotoxicité), perturbations du système immunitaire, changement du comportement socio-sexuel des animaux, puberté avancée chez les femelles, etc. De nombreux effets survenus après exposition fœtale ou néonatale se manifestent pendant la vie des animaux et perdurent tout le reste de celle-ci.

Si j’ai pris soin de souligner le financement sur fonds publics, c’est bien pour mettre en évidence une conséquence des manœuvres dilatoires de l'industrie : le hiatus préoccupant entre le monde de la recherche académique et la plupart des agences de sécurité sanitaire**.
Au milieu des années 2000, 115 études sur les effets de faibles doses de BPA sur des animaux de laboratoire ont été publiées. Parmi elles, 104 étaient financées par des fonds publics ou des universités, 11 avaient été commandées par des industriels. Parmi les premières, 94 études détectent des effets biologiques significatifs, 10 n’y parviennent pas. Quant aux travaux sponsorisés par l’industrie, aucun d’entre eux ne parvient à mettre en évidence le moindre effet ! Comme l’a souligné Frederick vom Saal, professeur de biologie à l’Université du Missouri, « L’industrie est parvenue à remporter un extraordinaire succès en finançant et en faisant publier un petit nombre d’études qui ne trouvent jamais rien. Et ce petit nombre d’études parvient à fabriquer du doute et à créer de l’incertitude. Cela permet de créer de la controverse là où il n’y en a pas et, en définitive, de dire : avant de réglementer, il faut faire plus de recherche, nous avons besoin d’encore dix ans ». La sagesse, probablement.
 
Catastrophe de Fukushima, toxicité probable des OGM, scandale du Mediator, procès de l’amiante, surmortalité des abeilles, prolifération des algues vertes causée par les nitrates d’origine agricole (mais, comme il y eut les « députés du vin », il y a, paraît-il, à présent les « députés du cochon »)... Tout, dans cet inventaire désolant, concourait à l’adoption d’un texte sans finasseries ni concessions. J’ai eu l’honneur d’appartenir moi-même à la haute assemblée et rien ne m’a autant passionné que de « faire la loi », au nom de la République et du peuple français - et d’eux seuls. L’épisode du Bisphénol A me laisse l’ombre d’un doute.



*Références :
Gérard Bapt, « Comment faire évoluer la politique de santé ? », Après-demain, n° 20, 4ème trimestre 2011.
Gérard Bapt, « Le médicament profit », Après-demain, n° 22, 2ème trimestre 2012.

**Référence :
François Eisinger, « Les experts médicaux, entre éthique personnelle et enjeux financiers », Après-demain, n° 22, 2ème trimestre 2012.