Discours prononcé, le 18 octobre 2012, lors de la Commémoration du 30ème anniversaire de la mort de Pierre Mendès France.
Lorsqu’au début de 1957, je me présente - pour la deuxième fois de ma vie - rue du Conseiller Collignon, au domicile de Pierre Mendès France, je suis tout autant envahie par le trac, que je l’étais lors de ma première visite, deux ans plus tôt, juste après la chute de son gouvernement, ce « miracle de courte durée » de 232 jours. Cette fois, je suis venue lui parler de mon projet de « Centre d’éducation politique des futurs électeurs ».
De toute son autorité morale, Mendès France soutiendra mon projet ; grâce à lui et à Hubert Beuve-Méry, alors directeur du « Monde », auprès de qui Mendès m’a recommandée, ce centre verra le jour et rencontrera immédiatement un succès inespéré ; l’engagement de quelques-uns des jeunes qui le fréquenteront et l’animeront avec moi ne sera pas pour rien dans la naissance, quelques mois après, du journal « Après-demain ».
Cinquante-cinq ans plus tard, pensant à Mendès France et à sa conviction de toujours pouvoir dire sans crainte la vérité à une opinion éclairée, exigeante comme elle doit l’être dans un État démocratique, aurai-je l’outrecuidance de vous dire qu’« Après-demain », avec son aspect austère, sa mise en page sans fioritures, son langage sans facilités, invitant à l’effort et à la réflexion, serait, quant à lui, une sorte de « miracle de longue durée ? » Une anomalie, assurément, à l’ère du net, du buzz, du tweet, de la com’, des petites phrases, de l’info lyophilisée et de l’actu prémâchée.
« II faudrait être bien inattentif pour croire que l'action de Pierre Mendès France fut limitée aux quelque sept mois et dix-sept jours passés de juin 1954 à février 1955 à la tête du Gouvernement de la République. » Ainsi commençait l’hommage prononcé dans la cour d’honneur de l’Assemblée nationale, il y a trente ans, par François Mitterrand. Modestement, notre journal s’efforce d’en témoigner, tant il vrai que l’histoire et l’esprit d’Après-demain auront été, au long de ces décennies, marqués par la personne, enrichis par les écrits, façonnés par la pensée - claire, pédagogique, aux antipodes d’une démagogie qu’il avait en horreur - de Mendès.
Fondamentalement honnête, Pierre Mendès France vouait un attachement indéfectible au bien public, à la justice sociale, aux valeurs émancipatrices d’une République qu’il aimait avec passion, convaincu qu’elle seule était apte à permettre le développement des individus, et en particulier des jeunes ; rien ne le préoccupait plus que l’amélioration de leurs chances de formation au sein de l’école laïque, que la préparation de leur insertion professionnelle, afin d’en faire des citoyens complets, avertis, engagés dans la vie du pays.
Il notait ainsi : « L’État doit orienter ses décisions en fonction de l’avenir, en fonction des jeunes. Il doit les associer à la préparation de ses décisions de manière à être assuré qu’ils ne méconnaissent pas les intérêts du lendemain. Ainsi, il ramènera les jeunes à la confiance en un régime qui doit être fait pour eux. Hélas ! Il n’en est rien aujourd’hui et trop de jeunes se détournent – et comme on les comprend ! – d’un régime qui les ignore et les néglige ». Propos qui, dirait-on, n’ont pas vieilli et qui auraient pu se retrouver presque mot pour mot dans le numéro d’Après-demain paraissant ces jours-ci : il est entièrement consacré à la jeunesse.
Les jeunes, la citoyenneté ! Une priorité, une interrogation, une angoisse aussi, constamment partagées avec Mendès. Mon premier éditorial, en novembre 1957, commençait par ces lignes : « Comme un enfant qui joue avec la serrure d’une portière dans un rapide en marche, agit l’électeur ignorant, inconscient des dangers qu’il porte en lui-même ; incapable de comprendre les problèmes de l’Etat, faute de connaissances, il est vulnérable aux propagandes démagogiques par manque de réflexion et d’information... Il abandonne son pouvoir à une poignée de professionnels que son indifférence libère des scrupules, et pour justifier ce manque de civisme, il se met à mépriser ce qu’il a lui-même rendu méprisable. »
Ce constat pourrait, me semble-t-il, être dressé dans les mêmes termes aujourd’hui ; il suffirait d’y remplacer « rapide » par « TGV » !
Voilà à peine un an, j’en avais étonné plus d’un en titrant, dans les colonnes du journal, une courte contribution : « Mendès France, plus que jamais », en écho à l’admirable texte de Pierre Joxe - « Pourquoi Mendès France » - publié quelques mois plus tôt ; or, depuis l’élection du nouveau Président de la République, voilà qu’est de retour dans le glossaire politico-médiatique le « mendésisme », terme que Mendès n’aimait pas et qu’il nous priait de ne pas employer. C’est parce que la pensée de Mendès France n’est pas une doctrine, mais une éthique – encore un terme galvaudé de nos jours – qu’elle n’a pas vieilli, qu’elle a survécu à la disparition de l’homme qui l’avait incarnée.
Si Mendès France nous manque, me manque - car après tout, c’était du bonheur de le savoir tout simplement là, vivant, avec nous, en même temps que nous - nous continuons, à « Après-demain », après plus d’un demi-siècle de compagnonnage avec cet homme d’honneur et de devoir, avec cette pensée clairvoyante et courageuse, à nous inspirer de ce que Mitterrand avait appelé « sa foi et sa méthode » : sa foi, la République, sa méthode, la vérité.
Mendès, disait encore Mitterrand en ce jour d’octobre 1982, fut « un de ceux dont on sait, dans la nuit et dans l’incertitude, qu’ils ouvrent le chemin ». À ce chemin qu’il a ouvert, à ce sillon qu’il a tracé, tout de rectitude et de probité, nous nous efforçons, mon équipe et moi-même, de nous tenir encore aujourd’hui.