mercredi 24 octobre 2012

L'ombre d'un doute

Pour tenter de combattre par la loi les méfaits établis ou présumés du Bisphénol A, perturbateur endocrinien soupçonné d’accroître les risques d’une multitude de maladies, notre ami Gérard Bapt, médecin-cardiologue, député de la Haute-Garonne - que les lecteurs d’Après-demain connaissent bien* - n’aura pas été avare de ses talents de pédagogue ; tout récemment encore, il s’exprimait sur ce dossier à l’antenne de RTL.

Le texte initial qu’il a déposé et fait adopter par l’Assemblée nationale - à majorité de droite - en octobre 2011, prévoit que les produits destinés aux enfants de moins de trois ans devront être exempts de toute trace de Bisphénol A dès 2013 ; le Sénat vient de le suivre sur ce point. Hélas, l’interdiction prévue dans l’ensemble des contenants alimentaires, prévue pour le 1er janvier 2014, est repoussée au 1er juillet 2015. À cette date seulement, tous les dispositifs médicaux destinés aux femmes enceintes et aux nourrissons, devront avoir éliminé tout perturbateur endocrinien ou composé cancérogène, en premier lieu le BPA, lequel devra alors avoir été remplacé par d’autres molécules. C’est l’un des arguments invoqués pour octroyer à l’industrie un délai supplémentaire de 18 mois. Ce genre de tartufferie ne trompe pas grand monde : selon Dominique Gombert, directeur de l’évaluation des risques à l’Agence de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), pas moins de 73 substituts possibles au BPA sont déjà identifiés ! 

« Le report à 2015 est une décision sage », s’est pourtant empressé de commenter le Vice-président de l’Union des industries chimiques (UIC). Vraiment ? Rappelons précisément ce qu’est le Bisphénol A, dont on trouve trace - selon une étude publiée dès 2005 dans la revue officielle américaine Environmental Health Perspectives - dans les urines de 95% de la population occidentale : présent dans les boîtes de conserve, les canalisations d’eau, les papiers thermiques (tickets de caisse), les canettes ou encore les résines dentaires, ce perturbateur hormonal est largement utilisé depuis la fin des années 1950 par l’industrie du plastique et a tendance à migrer, à faibles taux, dans la nourriture ou les boissons. Il est suspecté d’augmenter les risques de nombreux troubles et pathologies (cancers hormono-dépendants, obésité et diabète sucré, maladies cardio-vasculaires, etc.). Sans oublier les conséquences biologiques mises au jour par la majorité des études financées sur fonds publics : altération du système reproducteur des rongeurs et des glandes mammaires des femelles, action sur le système nerveux (neurotoxicité), perturbations du système immunitaire, changement du comportement socio-sexuel des animaux, puberté avancée chez les femelles, etc. De nombreux effets survenus après exposition fœtale ou néonatale se manifestent pendant la vie des animaux et perdurent tout le reste de celle-ci.

Si j’ai pris soin de souligner le financement sur fonds publics, c’est bien pour mettre en évidence une conséquence des manœuvres dilatoires de l'industrie : le hiatus préoccupant entre le monde de la recherche académique et la plupart des agences de sécurité sanitaire**.
Au milieu des années 2000, 115 études sur les effets de faibles doses de BPA sur des animaux de laboratoire ont été publiées. Parmi elles, 104 étaient financées par des fonds publics ou des universités, 11 avaient été commandées par des industriels. Parmi les premières, 94 études détectent des effets biologiques significatifs, 10 n’y parviennent pas. Quant aux travaux sponsorisés par l’industrie, aucun d’entre eux ne parvient à mettre en évidence le moindre effet ! Comme l’a souligné Frederick vom Saal, professeur de biologie à l’Université du Missouri, « L’industrie est parvenue à remporter un extraordinaire succès en finançant et en faisant publier un petit nombre d’études qui ne trouvent jamais rien. Et ce petit nombre d’études parvient à fabriquer du doute et à créer de l’incertitude. Cela permet de créer de la controverse là où il n’y en a pas et, en définitive, de dire : avant de réglementer, il faut faire plus de recherche, nous avons besoin d’encore dix ans ». La sagesse, probablement.
 
Catastrophe de Fukushima, toxicité probable des OGM, scandale du Mediator, procès de l’amiante, surmortalité des abeilles, prolifération des algues vertes causée par les nitrates d’origine agricole (mais, comme il y eut les « députés du vin », il y a, paraît-il, à présent les « députés du cochon »)... Tout, dans cet inventaire désolant, concourait à l’adoption d’un texte sans finasseries ni concessions. J’ai eu l’honneur d’appartenir moi-même à la haute assemblée et rien ne m’a autant passionné que de « faire la loi », au nom de la République et du peuple français - et d’eux seuls. L’épisode du Bisphénol A me laisse l’ombre d’un doute.



*Références :
Gérard Bapt, « Comment faire évoluer la politique de santé ? », Après-demain, n° 20, 4ème trimestre 2011.
Gérard Bapt, « Le médicament profit », Après-demain, n° 22, 2ème trimestre 2012.

**Référence :
François Eisinger, « Les experts médicaux, entre éthique personnelle et enjeux financiers », Après-demain, n° 22, 2ème trimestre 2012.

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