Créteil, 24 janvier 1981 : à la tribune du Congrès extraordinaire du Parti socialiste, j’entends Pierre Joxe annoncer d’un ton égal que François Mitterrand est investi, avec près de 84% des voix, comme candidat du Parti socialiste à l’élection présidentielle. Ce jour-là, Lionel Jospin devient Premier secrétaire. Il le restera sept ans. Ce jour-là aussi, sont ratifiées les 110 propositions du candidat François Mitterrand [Voir : Françoise Seligmann, Les socialistes aux portes du pouvoir (T.1) 1974-1981 et Les socialistes au pouvoir (T.2) 1981-1995, Éditions Michalon, 2005] ; l’un de ses deux principaux rédacteurs - avec Jean-Pierre Chevènement - m’est proche à bien des égards ; rencontré quinze ans plus tôt auprès de Mendès-France, il a longtemps occupé, au siège du PS, le bureau en face du mien : il s’appelle Pierre Bérégovoy.
Ces 110 propositions seront décisives dans le succès du candidat de la gauche et du Parti socialiste aux législatives qui suivront : passage progressif aux 35 heures, cinquième semaine de congés payés, augmentation du smic, retraite à 60 ans, prix unique du livre, abolition de la peine de mort, contraception gratuite, indépendance des magistrats, abrogation de la Cour de sûreté de l’État, égalité de droits avec les nationaux pour les travailleurs immigrés en matière de protection sociale, de chômage, de formation continue... Autant d’engagements tenus. La dernière phrase de la quatre-vingtième proposition est ainsi libellée : « Droit de vote des étrangers aux élections municipales après cinq ans de présence sur le territoire français ». 31 ans et 9 mois plus tard, ce droit n’est toujours pas accordé.
À sa manière, largement héritée des bons pères du 104, rue de Vaugirard, Mitterrand tiendra tout de même à l’évoquer à nouveau dans sa « Lettre à tous les Français » d’avril 1988 : « La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, les pays scandinaves sont même allés jusqu’à reconnaître à leurs immigrés un droit de regard - par le vote - sur des décisions politiques locales ou nationales. Même si je sais que vous êtes, dans votre grande majorité, hostiles à une mesure de ce genre, je déplore personnellement que l’état de nos mœurs ne nous la permette pas ».
Résultat : deux septennats et toujours rien, ou, plus exactement, ce qui est devenu un serpent de mer de la vie politique française. En 2000, l’Assemblée nationale... de gauche vote une proposition de loi accordant ce droit de vote : Lionel Jospin, Premier ministre, renonce à la transférer au Sénat... de droite. Début décembre 2011, un nouveau texte en ce sens est adopté par le nouveau Sénat... de gauche ; il n’est pas transmis à l’Assemblée nationale... de droite. Ce vaudeville de patronage prêterait à sourire si le sujet n’était pas sérieux, si nous n’étions pas là, très exactement, à l’une de ces bornes-frontière qui marquent la limite entre ce qu’est la droite et ce qu’est ou devrait être la gauche.
Tout au long de sa campagne, François Hollande a mis en avant une conception de la citoyenneté, héritière de la Révolution française et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Le cinquantième de ses « 60 engagements pour la France » est ainsi énoncé : « J’accorderai le droit de vote aux élections locales aux étrangers résidant légalement en France depuis cinq ans ». Ayant l’impression d’avoir déjà lu cela quelque part, j’estime qu’il faudrait ajouter à cette condition de séjour, l’exigence d’une claire adhésion aux principes républicains, c’est-à-dire, à la laïcité.
Le candidat socialiste avait eu le courage de ne pas abonder dans le sens d’un Sarkozy associant immigrés, musulmans, délinquants, étrangers - ces étrangers qui paient l’impôt et qui sont souvent eux-mêmes les parents de citoyens français. Ce même Sarkozy qui, naguère, parlait ainsi - bon sens ou duplicité - des immigrés : « à partir du moment où ils paient des impôts, où ils respectent nos lois, où ils vivent sur notre territoire depuis un temps minimum, par exemple cinq années, je ne vois pas au nom de quelle logique nous pourrions les empêcher de donner une appréciation sur la façon dont est organisé leur cadre de vie quotidien ».
La peur du Front national et la contrainte d’une majorité de 3/5 au Congrès, ne peuvent constamment servir d’arguments pour que cette réforme nécessaire soit mise sous le coude ou considérée comme une revendication anecdotique. Les ratiocinations constitutionnalistes ne tiennent pas : oui ou non, le Parlement est-il aujourd’hui de gauche ? Quant au référendum... Qu’on imagine la 53ème proposition de 1981 - « abrogation de la peine de mort » - soumise à la vox populi d’alors !
J’ai cette conviction, forgée par l’action quotidienne, concrète, à la tête de ma Fondation : la non-participation des parents aux élections influence la décision des plus jeunes - qui, eux, peuvent voter - de s’inscrire ou non sur les listes électorales. Contrairement à ce que d’aucuns prétendent, le droit de vote des étrangers est une mesure de justice et d’équité qui contribuera à la lutte contre le communautarisme : c’est l’inégalité de traitement entre les élus, les « élites » et le peuple qui favorise une organisation communautarisée de la société ! La République est assez forte pour ne pas céder aux peurs attisées de tous côtés !
Il y a quelques jours, j’entendais l’éditorialiste politique de France Inter, Thomas Legrand, souligner que « le nouveau ton de François Hollande [avait] bien une paternité : Pierre Mendès-France ». Présumant qu’il s’agissait là d’un compliment, je me suis souvenue de cet épisode peu connu que Pierre Joxe nous avait rappelé, il n’y a pas longtemps, dans les colonnes d’« Après-demain », à propos des Jeux Olympiques de Berlin, en 1936 :
« Cette année-là, en Europe et en France, les démocrates hésitaient à participer à des Jeux organisés par Hitler, qui allaient donner une publicité au nazisme alors triomphant et déjà menaçant. La gauche française hésitait. Finalement, sur la participation française, un vote eut lieu à la Chambre des députés. Les députés socialistes et communistes choisirent de… s’abstenir, craignant de ne pas être compris par… les amis du sport. Un seul député de gauche refusa cette lâcheté et vota contre. Un seul : Pierre Mendès France ».
Y a-t-il à ajouter ?
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